Perinaldo, village étoilé

Si vous parcourez la Riviera italienne, n’hésitez pas à prendre de la hauteur et à fuir le bord de mer bruyant et surpeuplé. Vous y trouverez de beaux villages, pleins de charme, à une poignée de kilomètres de la côte. Et si comme moi vous appréciez l’astronomie et son histoire alors faites un détour par le village de Perinaldo. A près de 600 m d’altitude, vous vous y sentirez plus proche des étoiles. L’astronomie est en effet très présente dans ce petit village d’environ 900 habitants. Patrimoine historique, vulgarisation, observations astronomiques, tout cela est proposé aux visiteurs. Sur le plan historique, difficile de faire mieux. En 1625, le grand Giovanni Domenico Cassini voyait le jour à Perinaldo. Il sera suivi en 1665 par Giacomo Filippo Maraldi, son neveu, puis en 1709 par Giovanni Domenico Maraldi. Tous trois naquirent à Perinaldo.

Mon court séjour à Perinaldo m’aura permis de mieux connaître le village, notamment ce qu’on peut y voir et ce qu’on peut y faire. L’astronomie est mise à l’honneur un peu partout dans le village et il n’est pas rare en parcourant les ruelles de tomber sur des panneaux d’explication ou des réalisations pédagogiques très esthétiques mêlant art et astronomie.

Jardin des Etoiles

En parcourant l’est du village, vous passerez devant une terrasse aménagée servant de parking. Cette terrasse d’observation offre une vue splendide sur les Alpes Ligures et les villages d’Apricale et de Bajardo. De nuit, la vue est plus belle encore ! Sous les étoiles, le village de Bajardo illuminé donne l’impression avec sa forme en arc de cercle d’une version « terrestre » de la constellation de la Couronne Boréale.

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La roue du Nord

Les instruments qui se trouvent sur la terrasse permettent au visiteur de se familiariser avec la rotation apparente du ciel. Ils sont en accès libre, de jour comme de nuit ! La roue du Nord est un grand cercle doté d’un axe fixe pointant vers l’étoile polaire.

La Grande Ourse et Cassiopée sont reproduites sur la roue. En les faisant coïncider avec leurs homologues célestes, on parvient à repérer facilement les autres constellations circumpolaires indiquées sur le panneau explicatif. Si l’on poursuit l’observation suffisamment longtemps, on constate que toutes les constellations se déplacent durant la nuit. En 1 heure, elles parcourent un angle de 15°.

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Le quadrant

Tout près de là, un quadrant se trouve à disposition du visiteur. L’instrument est baptisé ainsi en raison de son arc mesurant 90°, autrement dit le quart d’un cercle. Le quadrant astronomique est un instrument millénaire qui servit en astronomie et en navigation. Il est mentionné pour la toute première fois dans l’Almageste, ouvrage de Ptolémée, datant du 2e siècle ap. JC. D’autres types de quadrant furent inventés plus tard au Moyen Age par les astronomes arabes. Ce quadrant à usage pédagogique se compose de deux tubes : le premier, fixe vers la Polaire et le second, mobile le long d’un arc de cercle. On mesure ainsi facilement la distance angulaire entre la polaire et l’astre visé, mais aussi ses directions de lever et de coucher.

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La mire repérant les étoiles Deneb et Capella.

Le dernier instrument du jardin peut facilement passer inaperçu si l’on est distrait. Il s’agit de bâtons servant de mires. Ces bâtons indiquent la direction de lever et de coucher de quelques étoiles célèbres sur le relief montagneux en arrière-plan. L’observation répétée plusieurs jours montrerait que l’heure de lever de l’étoile avance d’environ 4 minutes par jour. Après un mois, l’écart atteint 2 heures, entraînant progressivement au fil des saisons l’apparition de nouvelles constellations et la disparition d’autres. A chaque ciel, sa saison !

Jardin du Soleil

Deuxième jardin astronomique du village mais cette fois entièrement consacré à l’astre du jour. En arrivant, je suis déçu de voir que des travaux sont en cours. Le jardin, fermé au public, a triste mine. Il est envahi par les herbes et n’est plus entretenu à cause des travaux. L’entrée fermée, je fais plusieurs fois le tour pour trouver un autre passage. Sans autre solution, je passe par dessus l’entrée principale.

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Cadran solaire vertical

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Les mires d’alignement

Sur un mur, face à l’entrée du jardin, se trouve un cadran solaire vertical. L’ombre du gnomon indique l’heure solaire locale. Pour retrouver l’heure de nos montres, il faut appliquer trois corrections qui tiennent compte du décalage en longitude, de l’heure d’été et de l’équation du temps. Je passe ensuite devant les alignements. Il s’agit de bâtons disposés en cercle autour d’une statue centrale. Depuis le centre du cercle, chaque bâton indique une direction précise qui coïncide avec les directions de lever et de coucher du Soleil aux équinoxes et solstices. Ce principe d’alignement se retrouve chez certaines civilisations anciennes pour qui la présence ou l’absence de certains astres à des moments précis de l’année avait une grande importance pour l’agriculture et la vie sociale. Le disque de Nebra en est un bel exemple. L’objet est un vestige d’une peuplade germanique de l’Age de Bronze. Il est fort probable qu’il permettait de repérer les directions de lever et de coucher du Soleil lors des équinoxes et solstices. Déjà vers 1600 av. JC, les hommes attachaient donc de l’importance à la course annuelle du Soleil. Le disque était en quelque sorte une synthèse des connaissances sur la nature et les saisons que la tradition orale se devait de maintenir.

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La grande sphère

Plus loin, une grande sphère attire l’œil du visiteur. A première vue, on pourrait croire à une grande sphère armillaire simplifiée que l’on aurait à demi enterrée. La base mesure plusieurs mètres de largeur et représente l’horizon local. Le cercle vert matérialise quant à lui le méridien local. Les trois trajectoires bleues montrent le parcours apparent du Soleil respectivement lors du solstice d’hiver (trajectoire basse), des équinoxes (trajectoire médiane) et du solstice d’été (trajectoire haute). Les grandes dimensions font que l’on peut « entrer » dans la sphère et mieux visualiser le phénomène qu’en manipulant une sphère armillaire classique, certes plus complète pour comprendre l’astronomie de position, mais beaucoup plus petite par ses dimensions.

Je continue mon chemin, en évitant soigneusement les herbes folles et les insectes volants. Je savais qu’un cadran analemmatique se trouvait dans ce jardin. Il me faut un peu de temps pour en retrouver une partie recouverte par la végétation. Le reste a été démonté et entassé dans un coin en attendant la fin des travaux. Le cadran analemmatique est un cadran d’un type particulier. Ce n’est plus une tige fixe qui sert de style mais l’utilisateur lui-même qui, en projetant son ombre, indique l’heure solaire.
Espérons que ce Jardin du Soleil retrouve rapidement son allure d’origine…

Le Système solaire à l’échelle

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La rue G.D Cassini recèle beaucoup d’ornements. Sur le sol, des plaques nous renseignent sur le Soleil et les planètes du système solaire jusqu’à Saturne, la plus lointaine des planètes connues à l’époque de Cassini. L’échelle des distances est respectée et permet de prendre conscience de l’immensité de notre système planétaire. Chaque mètre parcouru nous fait avancer de 10 milliards de km. A cette échelle, 1 année-lumière serait réduite à seulement 1 km. Sur la partie ombragée de la rue, plusieurs tableaux célèbrent Cassini et Maraldi. Outre l’aspect décoratif réussi, un œil avisé remarquera que ces tableaux comportent malheureusement des éléments incorrects ou rajoutés sur la vie et l’œuvre de Cassini.

Les arcs méridiens

Baptisé méridien Cassini, le méridien 7°40’00’’ est indiqué à de nombreux endroits disséminés au sein du village. Il traverse l’église de la Visitation, qui abrite une sublime méridienne, et est également « matérialisé » dans plusieurs communes limitrophes, de Bordighera au sud jusqu’à Saint-Vincent au nord.

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L’arc méridien d’Ubago

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L’arc méridien de Valicella

Mais le village de Perinaldo dispose aussi de deux créations originales qui méritent le détour autant pour leur aspect esthétique que pour leur intérêt astronomique.
La première se situe au nord du village, au Belvédère Ubago, tandis que la seconde, au sud, se trouve Via Valicella. Toutes deux représentent un arc de méridien (le méridien de longitude 7°40’00’’).

Sous cet arc, un globe indique la commune de Perinaldo (point rouge), le méridien Cassini (vert) et le parallèle de Perinaldo (bleu). La tige blanche représente l’axe du globe et pointe vers la Polaire.
L’arc Ubago est fendu en son milieu pour laisser passer la lumière qui rencontre la tige blanche. L’ombre, qui est projetée sur le mât central, monte et descend au cours de l’année selon la hauteur du Soleil dans le ciel. Pour des raisons d’accessibilité et de topographie, l’arc Ubago n’est pas positionné rigoureusement sur le méridien Cassini. Plus à l’ouest, un autre mât plus modeste signale la position exacte du méridien. L’arc Valicella se présente quant à lui légèrement différemment de celui d’Ubago. Il n’est pas fendu en son milieu et c’est l’arc entier qui, cette fois-ci, projette son ombre au pied du mât central. A la différence de l’arc Ubago, il est positionné exactement sur le méridien Cassini.

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Un phare sur le méridien Cassini. Le point lumineux est visible sur la crête.

L’arc Ubago a une particularité. Face à lui, à une dizaine de km à vol d’oiseau, se trouve un réflecteur cylindrique qui trône fièrement à 1900 m d’altitude sur le mont Pietravecchia, appelé mont Peïrevieille de l’autre côté de la frontière. Vers le midi solaire, la réflexion de la lumière solaire produit un point lumineux clairement visible en contrebas, depuis le belvédère d’Ubago. Ce spot lumineux scintille comme une étoile et atteint théoriquement son intensité maximale à midi solaire. Toutefois, en raison de mouvements de terrain et de bourrasques survenues dernièrement, le réflecteur s’est légèrement décalé et procure son maximum d’intensité lumineuse plusieurs minutes avant le midi solaire exact.

J’étais curieux de voir ce point lumineux perché sur la montagne. La première tentative échoua à cause des nuages mais la seconde, le lendemain, fut la bonne.

L’observatoire et le musée Cassini

Avant le départ, la météo était incertaine et risquait d’empêcher toute observation du ciel. Microclimat ou coup de chance, le ciel s’est assez bien dégagé une fois sur place.

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Il n’en fallait pas plus pour me décider à me fondre dans le public de l’une des soirées d’observation organisées fréquemment par l’association Stellaria. Cette dernière assure notamment la gestion l’observatoire mais aussi celle du musée Cassini. Elle est également à l’initiative de toutes les créations pédagogiques et astronomiques présentes dans le village. Lors de la soirée, j’ai rencontré Marina Muzi, la responsable de l’association, que je connaissais de réputation. Grâce à elle et aux animateurs présents, Nicolò et Marco, le public a pu suivre des lectures du ciel, observer la Lune, étoiles doubles, nébuleuses et amas. A tour de rôle, des groupes de visiteurs montaient à l’étage pour mettre l’œil derrière l’imposant Schmidt-Cassegrain de 356 mm. Effet garanti : l’amas globulaire M92 et les galaxies M31 et M32 livrent toute leur beauté à travers l’oculaire. L’observatoire dispose également d’un Newton de 380 mm, sous une coupole de 3 m, qui malheureusement n’était pas opérationnel ce soir là.

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Aire aménagée pour l’observation

Au sous-sol, le musée retrace les principales étapes de la vie des astronomes natifs du village, à savoir Cassini et Maraldi. On y découvre leurs portraits, leurs dessins, leurs observations ainsi que les correspondances qu’ils échangèrent. A l’entrée du musée, un magnifique arbre généalogique présente la descendance de ces deux grands noms de l’astronomie. Le musée vaut véritablement le coup d’oeil. Le village dispose également d’une exposition « Soleil et Temps » que j’ai eu le privilège de visiter grâce à la bienveillance de Marina. C’est une exposition très intéressante, située dans les locaux de l’ancienne mairie. Elle se visite sur réservation.

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Plaque commémorative

Niché au cœur du village, le Château Maraldi est le lieu de naissance de Cassini et Maraldi. Une plaque installée sur la façade est le seul indice visible du lieu. Devenue une résidence privée, le Château ne se visite pas, ce qui est assez frustrant ! Le château accueillit Napoléon Bonaparte et son général Massena durant la campagne d’Italie. On dit souvent « Qui ne tente rien n’a rien ». En passant devant le Château, j’aperçois à la fenêtre l’un de ses habitants (le propriétaire ?). Je m’empresse de lui manifester mon souhait de visiter le Château, mais sans succès. Ouvrir aux visites ne serait-ce qu’une partie du château serait vraiment une excellente idée. Si le propriétaire lit ces lignes, il sait ce qu’il lui reste à faire. Je reviendrai spécialement pour l’occasion …

La Méridienne de la Visitation

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L’Eglise de la Visitation située sur une petite colline à l’écart du village.

Comme le dit l’adage, il faut garder le meilleur pour la fin. Enfin presque ! La méridienne se trouve sur une petite colline à 15 min à pied du village. J’ai eu la chance de faire le trajet aller en voiture mais je souhaitais faire le retour à pied pour voir les panneaux didactiques disposés le long du chemin. Le trajet retour vers le village m’aura coûté une piqûre de guêpe et un soleil de plomb !

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La méridienne

Mon intérêt pour les méridiennes remonte à la visite de celle située dans l’Eglise Sainte Marie des Anges, à Rome. L’astronomie de position et la gnomonique sont des disciplines très calculatoires qui se perdent un peu. Par leur beauté, les méridiennes et les cadrans solaires contribuent peut-être à raviver l’intérêt pour ces nobles disciplines. Le village de Perinaldo est étroitement lié à l’histoire des méridiennes astronomiques. En 1655, Cassini lui-même construisit celle de la Basilique San Petronio de Bologne. Avec 67 m de long, elle est toujours la plus grande du monde. En 1702, le neveu de Cassini, Maraldi, également natif de Perinaldo, réalisa avec Bianchini la méridienne de Sainte Marie des Anges, à Rome.

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Gros plan sur les règles équinoxiales

En 2007, c’est au tour de Perinaldo de se doter d’une méridienne. Sa réalisation est remarquable et rend un hommage vibrant à Cassini et Maraldi, eux-mêmes de célèbres constructeurs de méridiennes. Avec 20 m de long, la méridienne de la Visitation fait partie des 16 plus grandes d’Italie et la plus grande réalisée depuis 1900 !
En vous rendant à la méridienne, si vous évitez les guêpes, vous croiserez peut-être Giancarlo Bonini, son principal constructeur. Véritable passionné, Giancarlo sera ravi de répondre à vos questions et d’expliquer les subtilités de cette méridienne, notamment les difficultés liées au plan incliné de la méridienne. Signalons que Giancarlo est également le concepteur de tous les équipements astronomiques qui ornent le village de Perinaldo. Son travail est remarquable, tout comme celui de Marina Muzi et de l’association Stellaria dont Giancarlo fait aussi partie.

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Midi solaire à Perinaldo. Il est 13h33

En attendant le midi solaire, Giancarlo m’en apprend davantage sur les règles équinoxiales. Ce dispositif, inspiré de celui de la méridienne de Rome, permet de connaître de manière précise l’instant des équinoxes. Il s’agit de deux règles comportant chacune trente-cinq graduations, chaque graduation correspondant à une heure. Au sol l’image solaire se déplace d’ouest en est. Les jours suivants ou précédents l’équinoxe (à +/- 35h), l’un des limbes de l’image pénètre dans l’ellipse occidentale et vient couper l’axe gradué. La graduation indique alors le nombre d’heures restant ou écoulé par rapport à l’instant de l’équinoxe (selon que l’on est proche de l’équinoxe de printemps ou d’automne). La seconde ellipse, l’ellipse orientale, permet de renouveler et confirmer la mesure le cas échéant.
Il est 13h33, heure légale. Nous assistons avec Marina et Giancarlo au transit. L’image du Soleil vient se placer exactement sur la ligne méridienne. C’est beau, c’est précis, rien à dire !

Mon incursion en terre cassinienne s’achève ici. La douleur causée par la guêpe n’aura pas atténué la satisfaction du transit solaire observé sur la méridienne. Grâce à une poignée de passionné(e)s, le public découvre, observe et s’intéresse à l’astronomie. Tout cela à quelques centaines de mètres seulement du lieu où il y a plus de trois siècles Cassini et les Maraldi virent les étoiles pour la première fois.

Jean-François Consigli

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