Charlois, l’astronome assassiné

Auguste Charlois fut astronome à l’Observatoire de Nice jusqu’en 1910. Observateur talentueux et réputé, il connut néanmoins une fin tragique. Retrouvez la version italienne de cet article (revue Coelum Astronomia) et l’article paru dans le journal Nice-Matin.

Un grand astronome

Auguste Charlois

(c) Gallica / BnF

Auguste Honoré Pierre Charlois naît le 26 novembre 1864 à La Cadière-d’Azur, dans le Var. Après des études secondaires à l’Institution des Frères de la Doctrine chrétienne à Marseille, il entre à l’âge de 16 ans à l’Observatoire de Nice pour y assister Henri Perrotin, son premier directeur, dans la détermination des différences de longitudes entre les observatoires du mont Gros (Nice), de Brera (Milan) et celui de Montsouris (Paris). En 1882, il accompagne Louis Thollon à Avila en Espagne pour observer le transit Vénus. La météo fut tellement mauvaise qu’aucune observation de qualité ne put être réalisée.

Auguste Charlois excelle. « Son zèle au travail, ses remarquables qualités de calculateur », dit Martial Simonin, qui fut son collègue à Nice, conduisirent Perrotin à lui confier la recherche de ce qu’on appelait alors les petites planètes (astéroïdes) à l’équatorial Gautier de 38 cm d’ouverture. Charlois observera avec cet instrument jusqu’à ses derniers jours. En infatigable explorateur de la voûte céleste, il réalisa aussi des observations à l’aide de l’équatorial coudé de l’Observatoire de Nice. Auguste Charlois appartient à ces observateurs d’élite tels que Jean Chacornac, James Watson, les frères Henry, Alphonse Borrelly ou Johann Palisa, qui en comparant les cartes célestes au ciel observé enrichirent le système solaire de nombreux astéroïdes.

Coupole Charlois

Entre 1887 et 1904, Charlois découvrit 99 nouveaux astéroïdes, dont 27 par observation directe. Cette technique consistait à comparer de manière visuelle des champs stellaires afin d’y détecter la présence d’astres mobiles. Elle nécessitait une grande expérience de la part des observateurs et de très nombreuses heures d’observation. À partir de 1892, la méthode photographique, beaucoup plus efficace, augmente le nombre de découvertes d’astéroïdes. Ce sont les traînées lumineuses, éventuellement présentes sur des clichés à long temps de pose, qui trahissent le passage d’un astéroïde (fig.1 & 2). Charlois est le premier astronome français à adopter cette technique dont Max Wolf fut l’un des pionniers à l’observatoire d’Heidelberg, en Allemagne. Le 17 octobre 1892, le directeur de l’Observatoire, Perrotin, annonce la découverte par Charlois de 3 nouvelles petites planètes, accompagnées de 8 anciennes. Ces 11 astres étaient répartis sur huit clichés distincts représentant chacun sur le ciel 121° carrés et formant sur l’écliptique une bande longue de 80° sur 10° de hauteur. Plusieurs de ces clichés, après un temps de pose de 2h30 à 3h, contenaient 8000 à 9000 étoiles.

Fig. 1

Fig. 2

Lunette (coupole Charlois)

Les découvertes de Charlois contribuèrent en grande partie à la réputation de l’Observatoire de Nice à ses débuts. L’astronome réalisa également des milliers d’observations équatoriales, calcula les éléments orbitaux de 16 comètes, d’une centaine d’astéroïdes et mesura 338 étoiles doubles. Lors du transit de Mercure en 1907, Charlois fit des observations qui corrigèrent les éphémérides. Il rendit également de grands services au cours de la Conférence astrophotographique internationale avec son travail sur l’astéroïde (433) Eros.

Il est intéressant de souligner que Charlois possédait une plaque photographique montrant la trace d’Eros à la même époque où celui-ci fut signalé par Gustav Witt. Charlois ne révéla l’information qu’après la découverte faite par l’astronome berlinois.

Le grand mérite d’Auguste Charlois fut reconnu par l’Académie des Sciences de Paris qui lui octroya en 1889 le prix Valz, quelques années plus tard celle de Washington le récompensait pour avoir retrouvé l’astéroïde (175) Andromaque découvert jadis par James Watson. La Société astronomique de France lui décerna le prix Janssen en 1899 pour ses travaux sur les petites planètes.

L’affaire « Charlois »

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Mr. et Mme Charlois résidait sur la colline du mont Gros depuis la fondation de l’Observatoire. Malgré l’agrément de cette habitation, la solitude du mont Gros pesait quelques fois à l’astronome et sa femme qui venaient passer à Nice les weekends et jours fériés dans un petit appartement situé au 2 rue Gubernatis, au 3ème étage. La famille Charlois avait pour habitude d’y venir le samedi et ne rentrait à l’observatoire que le lundi matin. Le samedi 26 mars 1910, ils quittèrent l’observatoire et rejoignirent leur pied à terre niçois d’où ils devaient repartir le mardi pour profiter des vacances de Pâques à Gênes.

Vers minuit, alors que le couple était couché, un individu s’approcha du domicile de l’astronome et frappa trois coups à la porte. Il cria avec un fort accent provençal : « Monsieur Charlois, monsieur Charlois, un télégramme ! ». Charlois regarda par la fenêtre pour distinguer la silhouette qui l’appelait dans la nuit. Selon une autre version, Melle Derquié, propriétaire d’un logement au 1er étage, se mit à la fenêtre et demanda qui frappait ainsi. « Une dépêche pour Monsieur Charlois » répondit l’inconnu.
Quoiqu’il en soit, l’astronome descendit et, aussitôt qu’il ouvrit la porte, l’individu fit feu avec un revolver. Charlois fut touché en plein coeur. L’autopsie révélera que la balle de 6 mm a traversé le coeur et, après un trajet d’environ 25 cm dans le corps, est venue se loger dans les muscles du dos. Dans la rue Gubernatis obscure, passants et concierges aperçurent l’assassin s’enfuir sans pourtant être en mesure de décrire précisément ses traits. Mr. Geoffrey (Calixte Giauffret ?) aperçut un individu à la barbe grisonnante, Mme Sarda, une concierge de la rue, ne put aussi le reconnaitre. Mr. Joubert (Amédée Jaubert ?), un locataire, fut réveillé par un coup de revolver et entendit crier « Assassin, assassin ». Etait-ce la voix de Charlois qui avait reconnu son agresseur ? Mme Charlois, qui attendait sur le palier, descendit rapidement au bruit de la détonation et se trouva en présence du corps gisant de son époux. L’astronome succomba très peu de temps après son arrivée à l’hôpital St Roch.
Marié en secondes noces, Auguste Charlois était âgé de 45 ans et au sommet de sa carrière scientifique. Ce drame passionna l’opinion. L’enquête et les rebondissements du procès furent relayés et repris par de nombreux quotidiens de l’époque parmi lesquels le Figaro, l’Aurore, Gil Blas, la Croix, le Matin, le Temps, le XIXe siècle ou encore l’Ouest-Eclair. « L’affaire Charlois » fit également plusieurs fois la une du Petit Parisien, l’un des principaux journaux français sous la Troisième République.

Docteur Brengues

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Rapidement, les soupçons se portèrent sur le beau-frère de l’astronome, un certain Gabriel Brenguès, médecin de 46 ans exerçant à Nîmes. Charlois, qui s’était remarié, avait épousé en première noce Mme Marie Michel, originaire de Monteux, dans le Vaucluse. L’une de ses soeurs, Thérèse, était mariée au docteur Brenguès.
Le 20 octobre 1902, Marie Charlois rédigea un testament dans lequel elle instituait sa soeur Thérèse pour légataire universelle. Quatre ans plus tard, le 16 novembre 1906, Marie succomba d’un érésipèle infectieux compliqué de méningite. Peu avant sa mort, elle modifia son testament et écrivit, sur papier libre et au crayon, vouloir léguer une partie de sa fortune à Auguste Charlois. Cette disposition irrita le docteur Brenguès qui comptait voir sa femme recueillir cet héritage. Malgré le faible montant (environ 1000 francs par an), Brenguès déclara le testament faux, plaida en première instance ainsi que devant la Cour d’Appel. Il perdit par deux fois son procès, ce qui fut la cause de la haine vouée à son beau-frère.

Au lendemain de la mort de Charlois, une dépêche émanant du parquet de Nice mentionnait déjà le nom de Brenguès. Le juge d’instruction M. Maret auditionna de nombreux témoins et proches de Charlois. Le général Bassot, directeur de l’Observatoire de Nice à l’époque fut lui aussi entendu. Il s’avéra que le nom de Brenguès était bien connu de l’entourage de Charlois et que les deux hommes étaient en conflit. Le 29 mars après-midi, le juge d’instruction se rendit à l’Observatoire. Il y trouva plusieurs lettres de Brenguès adressées à Charlois dans lesquelles transparaissait la haine du docteur pour son beau-frère. L’une d’elles datée de février 1910 était très claire.
« Nous venons de recevoir communication du jugement. Vos intrigues et vos mensonges sont couronnés de succès. Nous ne rappelons pas le souvenir de cette malheureuse Jeanne (?) (la première Mme Charlois) que vous n’avez estimée que pour son argent. Il y a une fatale justice immanente ». Brenguès déclarera plus tard lors du procès qu’il ne s’agissait pas d’une menace mais d’une simple réclamation faisant « appel à la conscience de Charlois ».
Dans une autre (?) lettre datant du 5 février 1910, Charlois était décrit comme un « ver parasite qui s’était insidieusement introduit dans la famille Michel ». Ce courrier était signé Gabriel et Thérèse B. Le docteur reconnut effectivement avoir écrit cette lettre en précisant toutefois qu’elle ne contenait selon lui aucune menace.

Les obsèques de Charlois eurent lieu en son village natal le 31 mars 1910 au matin, devant une assistance nombreuse. Hasard du calendrier, Brenguès fut appréhendé le même jour et écroué à 21h30 à la maison d’Arrêt. Lors de son arrestation, il protesta son innocence et se déclara victime d’une très grave erreur. Jusqu’à la fin, Brenguès clamera son innocence avec acharnement. Son attitude paraissait déconcertante, il était impassible par moment, agressif à d’autres : « je discuterai avec les témoins » disait-il lors de son interrogatoire « et je leur prouverai qu’ils se trompent. Oui je le prouverai ! ». Lorsqu’on demanda à Brenguès de prononcer les mots « Monsieur Charlois, monsieur Charlois, un télégramme ! », il s’y refusa prétendant l’épreuve vexatoire et affirmant que son accent était gascon et non provençal. Plus tard, il ira même jusqu’à prétexter une maladie pour éviter de se rendre à une audience.

Le 26 mars, l’après-midi du meurtre, Brenguès prétendit être allé à Milhaud mais personne ne le vit, ni le chef de gare qui le connaissait, ni les boutiquiers de l’avenue de la gare, seul chemin que put prendre le docteur pour aller en ville. En tout cas, dimanche matin, jour de Pâques, on vit Brenguès entre 9h05 et 9h20 à la gare de Nîmes. L’accusation rétorqua qu’il descendait du train de Nice qui arrive à 9h10. Le docteur déclara qu’il apportait des médicaments à Mme Chardou, la femme d’un employé qu’il soignait. Chardou, interrogé, répondit simplement que c’était fort possible. Un autre témoin capital de l’accusation fut un certain Edmond Richard, directeur de banque à Orange, qui était avec sa femme dimanche matin dans le train qui allait de Tarascon à Nimes. « A Tarascon monte un voyageur que je connaissais de vue. Il bouscule même un peu ma femme. Quand Brenguès fut arrêté, on publia son portrait et j’ai reconnu le voyageur » qui portait un pardessus foncé et un chapeau mou. La défense répliqua que les témoins de la rue Gubernatis décrivaient un individu portant une casquette à visière de cuir.

Le juge Maret

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Concernant l’arme du crime, Brenguès déclara n’avoir jamais eu de revolver. A l’audience, il affirma que le revolver (de marque Browning) qu’il possédait était un souvenir d’un ami défunt. Or, il se trouva qu’en plus de celui-ci, Brenguès avait aussi un pistolet automatique Webley qu’il jeta avant son arrestation dans la fosse d’aisance du café Tortoni. Il nia le revolver alors qu’il en possédait deux. L’histoire de ce Browning est assez singulière et fait intervenir un nouveau témoin, Mme Raynaud. Cette dame logeait chez elle un locataire M. Graby (Grabit ?), ami du docteur et employé de chemin de fer. Lorsqu’il mourut subitement le 23 décembre 1909, on appela Brenguès pour constater le décès.
En aidant M. et Mme Raynaud à chercher le testament du défunt, le docteur trouva le Browning chargé dans un tiroir. Il ôta les cartouches et mit l’arme dans sa poche. « Et le lendemain, dit Mme Raynaud, sachant que nous avions hérité le docteur Brenguès nous apporta une note de 4500 francs d’honoraires. Or, Graby avait toujours dit que le docteur le soignait pour rien. Brenguès nous menaça d’un procès. Alors nous lui avons donné 1000 francs pour transiger ».
Brenguès déclarera plus tard au juge qu’il s’était caché de posséder le revolver car il craignait qu’on ne l’accusât de détournement de succession. « Je considérais ce revolver comme un souvenir et non comme une arme. D’ailleurs, je suis très myope et n’aurais pas su m’en servir. »

Maître Lairolle

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Ce revolver, Brenguès tenta de le faire disparaitre dimanche 27 mars vers 10h. Ce matin là, il entra dans la pharmacie Dunan et remit au préparateur Desfours un paquet : « mettez cela dans votre poche, dit le docteur. Emportez-le chez vous ». Quelques instants après, il vint déposer une boîte de cartouches. L’employé, devinant le revolver, ouvrit le paquet pour voir s’il était chargé. Brenguès revint une 3ème fois, reprit revolver et boîte tout en disant : « N’est-ce pas ? Vous ne m’avez pas vu aujourd’hui ». Puis il porta le Browning chez un des ses amis le capitaine Baltzinger où on le trouva.
Etrange imprudence quand on pense qu’il était beaucoup plus simple de se débarrasser de l’arme entre Nice et Nîmes. De plus, Brenguès se doutait que les premiers soupçons se porteraient sur lui dès le dimanche matin, moment où la dépêche du parquet de Nice arriva à Nîmes.
Pour Jean Grivolat, expert au tribunal, ce revolver était indubitablement l’arme du crime. La douille ramassée près du corps de Charlois était marquée de la même série de lettres que les douilles prises chez Graby. De plus, l’expertise montra que la douille n’était pas frappée par le percuteur exactement en son centre. Le revolver de Brenguès avait le même défaut. « Avec un autre browning jamais vous n’obtiendrez cela. L’arme est signée », affirma l’expert.

Maître Pourquery de Boisserin

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Les témoins à décharge manquèrent quant à eux de précision. M. Salel, boulanger, crut apercevoir le docteur le dimanche à 6 h du matin sans pouvoir l’affirmer : l’homme lui ressemblait mais sa démarche différait. Si Brenguès alla à Nice, il voyagea de Nîmes à Tarascon sans billet. Un employé fit bien le contrôle des billets en cours de route mais il ne visita pas toutes les voitures.

Le concierge du docteur est plus catégorique. Le soir du 29 mars, il rencontra dans l’escalier un individu qu’il ne reconnut pas tout d’abord mais il déclara plus tard au procès qu’il s’agissait bien du docteur. Le procureur de la République M. Lafon du Cluzeau fit remarquer au témoin qu’à l’instruction il fut moins net. Il prétendait n’avoir vu que de dos la personne et qu’il faisait nuit alors.

Un négociant de Nîmes, Emile Thomas (Thomas Emile ?) crut voir le docteur le samedi soir mais sans pouvoir l’affirmer. Deux gardes champêtres Mantel et Cottarel le virent aussi dans les environs de Milhaud, mais s’agissait-il du 25 ou 26 mars ? Ils ne purent le préciser.

Palais de Justice

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Autre fait accablant, Henriette Laurent, la domestique de la famille Brenguès, désavoua son patron. Mme Brenguès affirmait en effet que son mari s’était bien rendu à Milhaud, qu’il était rentré pour dîner et que le dimanche matin à 8h le docteur était encore dans son lit. Le juge demanda alors si, au lendemain de l’assassinat, elle s’était entretenue avec son mari de la mort tragique de l’astronome. Mme Brenguès fit alors cette réponse déconcertante : « nous avons appris la mort de notre beau-frère par les journaux mais à aucun moment mon mari et moi n’en avons parlé. »
C’est alors que le juge confronte cette déclaration à celle d’Henriette Laurent. « Quand j’ai affirmé que mon maître avait dîné à la maison le samedi 26 mars et qu’il y avait passé la nuit de samedi à dimanche, j’ignorais qu’il s’agissait d’un crime. Je n’ai appris en effet l’assassinat de M. Charlois que mercredi dernier. Sur les instances de madame et des amis de monsieur, j’ai déclaré que je lui avais servi à dîner. Aujourd’hui, je ne peux plus cacher la vérité, M. Brenguès a quitté l’appartement le samedi 26 mars à 2 h et demie et n’est pas rentré pour dîner. Le dimanche matin, je me suis levée à 6h, monsieur n’était pas arrivé. Je suis allée à la messe et j’ai fait le marché. Monsieur est rentré vers 10h du matin. » Mme Brenguès resta sur ses positions et se montra très virulente envers Mme Laurent au cours de la dernière audience.

Depuis le 19 novembre 1908, Charlois était remarié à Mme Blanche Preve. Parmi les témoins du mariage, citons le poète Emmanuel Ducros et l’astronome Louis Fabry. Le mariage est décrit dans une revue de l’époque, La Vedette (12), datée du 26 novembre 1908.
La seconde Mme Charlois était « une jeune femme brune aux traits délicats et énergiques à la fois » qui se rendit « en longs voiles de veuve nous faire avec des larmes dans la voix le récit de cette nuit tragique ». Elle dormait lorsqu’on appela son mari pour lui remettre une dépêche. Une lampe à la main, elle éclaire dans l’escalier le malheureux Charlois. Soudain, un coup de revolver, un grand cri et « je n’ai plus trouvé qu’un cadavre qu’on avait déjà mis dans une voiture pour le conduire à l’hôpital ». Mme Charlois déclara également lors des audiences : « de son vivant, mon mari m’a souvent dit j’ai un ennemi en Brenguès. Quand il partit pour Aix, suivre son procès, il s’arma. Il avait peur de Brenguès. C’était Brenguès qui avait soigné sa première femme. Il lui fit des piqûres et elle est morte »
Mme Charlois s’arrêta mais on comprit qu’elle soupçonnait le docteur d’avoir hâté cette mort. Elle n’était pas la seule. Lors de l’audience du 10 décembre 1910, Anatole Ducros, un ami de Charlois, réaffirma la conviction qu’avait, paraît-il, l’astronome que sa première femme avait succombé à la suite de piqûres de poison que lui aurait faites le docteur Brenguès. Cette affirmation est toutefois en contradiction avec la déposition du docteur Camous, de Nice, qui soigna Mme Charlois, morte d’un érysipèle.

Charlois se savait donc sous la menace de Brenguès. Lors des obsèques de l’astronome, un de ses amis racontait que deux ans auparavant Charlois reçut une boîte de bonbons sans désignation de l’expéditeur. Il écrivit au confiseur de Toulon dont le nom était sur la boîte mais celui-ci répondit qu’il n’avait rien expédié à l’adresse de M. Charlois. L’astronome trouvant aux bonbons une couleur suspecte défendit à sa seconde femme d’y toucher et enferma la boîte dans un meuble, espérant connaître un jour ou l’autre l’expéditeur. Etait-ce une première tentative de Brenguès pour nuire à Charlois ? Le Petit Parisien du 4 avril 1910 écrivit que les bonbons furent saisis pour analyse par le juge d’instruction M. Maret. Toutefois, aucune autre source ne mentionne ce qu’il est advenu de ces bonbons, ni de leur analyse.

Mme Brengues

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Il faut attendre février 1911 pour connaître les suites de l’instruction. En décembre, la Cour d’Assises avait renvoyé l’affaire à une autre session suite aux déclarations du garde champêtre Mantel. Selon ses dires, la femme du garde champêtre Cottarel lui aurait dit qu’elle avait reçu la visite de Mme Brenguès qui aurait déclaré : « Si votre mari déclare qu’il a vu le docteur sur la route de Milhaud je lui donne trois mille francs ». Le garde Cottarel lui confirma le fait en ajoutant : « tu comprends, trois mille francs c’est bon à prendre et d’ailleurs je suis garde assermenté, on me croira de préférence à tout autre témoin ».
Cette tentative de subornation de témoins reprochée à Mme Brenguès motiva le renvoi de l’affaire. Le second procès s’ouvrit donc le 16 février. Dès 8h du matin, la salle de la Cour d’Assises fut pleine de monde. Les soldats du régiment de chasseurs alpins eurent la plus grand peine à maintenir l’ordre. Brenguès ne se présenta pas au procès prétextant être malade. La cour missionna trois médecins pour aller examiner Brenguès en prison et faire un rapport sur son état de santé. Le président donna congé à tout le monde jusqu’au lendemain matin, 9h. Signalons au passage que le 13 février, trois jours avant le début du second procès, Brenguès déposa un pourvoi pour récuser le jury des Alpes-Maritimes devant lequel il devait comparaître. La requête de suspicion légitime est une demande de dessaisissement lorsqu’une des parties fait valoir que les magistrats ou le jury fait preuve, ou risque de faire preuve d’inimitié, ou d’animosité à son égard. Le 16 février, la requête du docteur fut rejetée.

Condamnation

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Le 20 février, la foule qui se pressait la veille sur le parcours du Carnaval de Nice, entoure près du palais de Justice la voiture qui transporte le docteur. Après les cris de joie du Carnaval, ce sont des cris de mort qui retentirent autour du palais de Justice.
Malgré sa pugnacité, Brenguès finit par tomber. Le 21 février 1911, la Cour d’assises des Alpes-Maritimes le condamna aux travaux forcés à perpétuité au bagne. Accusé de meurtre avec préméditation sans guet-apens, le docteur échappe malgré tout à la condamnation à mort grâce à la prise en compte de circonstances atténuantes. Brenguès se pourvoit en cassation le 27 mai 1911 mais sa demande sera rejetée le lendemain par la Cour. Désormais, plus aucun recours légal ne peut retarder ou empêcher l’application de la peine.

Mais l’histoire du docteur ne s’arrête pas là. Le 6 juin 1911 au matin, Brenguès quitta la prison de Nice pour être transféré à l’Ile de Ré. Le 17 juin, il arriva à la Rochelle avec cinq autres forçats par le train de Bordeaux. A la gare, il tenta de s’évader en sautant dans un train omnibus, prit aussitôt sa course à travers les wagons mais trébucha et tomba sur les rails où il fut repris par un gardien. Il fut transféré le lendemain matin par bateau à l’Ile de Ré, au pénitencier de St Martin de Ré.
La date du départ de Brenguès pour la Guyane est plus incertaine. Il semblerait qu’elle ait été reportée. A l’époque, le départ des forçats avait lieu seulement deux fois par an, en juillet et en décembre. L’embarquement du 21 décembre 1911 fut annulé pour cause de mauvaise mer. Les sources mentionnent ensuite deux autres dates, le 19 juillet et le 2 août 1912. Il semblerait pourtant que ce soit le 2 août 1912 que le bateau à vapeur « Loire » quitta le port de la Pallice (La Rochelle) pour la Guyane. A son bord, se trouvaient 454 forçats dont le docteur Brenguès.
Il faut croire qu’une fois au bagne le docteur eut un comportement exemplaire. Sa peine fut en effet commuée en vingt ans de travaux forcés en raison de sa bonne conduite. Durant toutes ces années, le docteur ne cessa d’affirmer son innocence. Seize ans après l’assassinat de la rue Gubernatis, Brenguès mourut au bagne de Saint-Laurent du Maroni (Guyane) le 21 février 1926.

Découvreur d’astéroïdes

Acte de décèsCharlois était décrit par tous comme un homme d’une amabilité exquise. L’astronomie française et l’Observatoire de Nice perdirent en lui un observateur à la fois zélé et enthousiaste. Le 22 février 1939, l’astronome niçois André Patry rendit hommage à l’astronome défunt en nommant l’astéroïde qu’il venait de découvrir (1510) Charlois. Plus d’un siècle après sa disparition, Charlois se situe encore aux alentours des 100 meilleurs découvreurs d’astéroïdes, et ce malgré l’efficacité des télescopes automatisés qui de nos jours sont devenus les plus importants découvreurs. Si l’on se restreint aux chasseurs d’astéroïdes qui débutèrent leurs observations vers la fin du 19 ème, Charlois figure alors à la 3 ème place ! Devant lui, on retrouve Max Wolf qui découvrit, ou co-découvrit, 248 astéroïdes sur 41 ans, puis ensuite  Johann Palisa qui en découvrit 122 en 49 ans. Mais avec ses 99 astéroïdes découverts en 17 ans (soit une moyenne de 5,8 astéroïdes par an), Charlois fait pratiquement jeu égal avec Wolf (6,1 astéroïdes par an) qui mourut à l’âge de 69 ans contre 46 ans pour Charlois.

  • Les 99 astéroïdes de Charlois : nom et date de découverte

Auguste Charlois fut sans conteste un astronome travailleur et talentueux. Il fit honneur à l’Observatoire de Nice et à la science française. Son oeuvre, écourtée de façon tragique et prématurée, mériterait une plaque commémorative installée au 2 rue Gubernatis, à Nice. A l’heure où j’écris ces lignes, cette plaque n’existe pas et rien dans la rue ne vient rappeler le souvenir de ce grand astronome.

Dans la presse

Article paru le 6 décembre 2015 dans le supplément « Histoire » du journal Nice-Matin (cliquez sur l’image pour agrandir).

Maison natale de Charlois

Philippe Virat, résident de la Cadière d’Azur (commune de naissance d’Auguste Charlois), a réalisé ces photos de la maison natale de l’astronome (cliquez sur l’image pour agrandir).

3 av. Marx-Dormoy, La Cadière d’Azur (photo : P. Virat)

Plaque commémorative (photo : P. Virat)

Jean-François Consigli

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