Eloge de l’astronomie

Paru chez Larousse en mai 1948, le livre « Astronomie, les Astres, l’Univers » permit à un large public de s’initier à la science du ciel. Ecrit par Lucien Rudaux, il s’ouvre sur un bel avant-propos d’André Danjon et s’achève sur une magnifique conclusion signée Gérard de Vaucouleurs. Voici comment était ressentie et évoquée l’astronomie à cette époque…

Avant-propos d’André Danjon (extrait)

André Danjon

 » […] Après une journée passée dans le fracas du monde, l’observation astronomique est un refuge où l’on trouve une ineffable sensation de paix, un dépaysement propice à la médiation. Seul avec lui-même, plongé dans une quasi-obscurité, l’astronome guide son télescope à l’aide d’une machinerie compliquée mais complaisante, dont la conduite ne requiert aucune attention. Les constellations, à peine visibles dans l’ouverture de la coupole, apparaissent dans le champ de la lunette transfigurées, amplifiées, étincelantes de lumière. Planètes, amas, nébuleuses, leurs formes sont aujourd’hui popularisées par la photographie, mais, pourtant, l’observateur les perçoit avec cette joie presque physique que l’on éprouve devant un tableau, un paysage, un monument illustre, dont les nuances et les détails se révèlent à l’oeil pour la première fois. La contemplation des anneaux de Saturne, de l’amas d’Hercule ou de la nébuleuse d’Orion n’agit-elle pas sur notre sensibilité comme celle d’une oeuvre d’art créée pour notre seul plaisir ?
Cette satisfaction des sens n’est pas tout. L’observateur laisse volontiers monter sa pensée vers ces mondes ; il les peuple même, parfois, d’êtres faits à son image, et qu’il veut croire à la fois bons et beaux. Ne dites pas à l’astronome que « la planète Mars n’est qu’une goutte de boue, un peu de fange et de moisissure », il en éprouverait un réel chagrin. Ce n’est pas une autre terre, mais un paradis qu’il cherche dans l’immensité. L’édifice de ses rêves, renversé par la dure réalité, se reconstruit et s’embellit à la douce lumière du ciel, par l’effet d’une « cristallisation », proche parente de celle que Stendhal associe à l’amour. C’est que l’astronomie digne de ce nom aime l’observation pour elle-même et qu’il éprouve à son endroit tous les effets d’une passion véritable.
Enfin, la contemplation des cieux comble ces aspirations vers les cimes que ressentent plus ou moins confusément tous les hommes, et qui tourmentent les meilleurs d’entre eux, car elle entrouvre les portes de l’infini et de l’éternité. L’antithèse pascalienne entre l’infiniment petit que nous sommes et l’infiniment grand que nous mesurons, que nous dénombrons et que nous expliquons malgré notre faiblesse, est un lieu commun académique et froid dans une salle de cours. Mais dans le silence de la nuit, à peine troublé par le murmure d’une horloge ou d’un moteur, dans l’ombre et l’isolement propices à l’examen de conscience, face à la « réalité des choses », cette antithèse s’empare de tout notre entendement. Certes, une belle théorie mathématique peut nous faire goûter de subtiles harmonies, une belle expérience de laboratoire peut toucher au vif notre intelligence. Mais seules les étoiles nous dispensent cette lumière subtile dont parlait Henri Poincaré, et qui illumine nos esprits en nous donnant assez de force pour nous élever au-dessus de nous-mêmes […] »

André Danjon

La valeur philosophique, scientifique et technique de l’Astronomie

Gérard de Vaucouleurs

Parvenu au terme de cet ouvrage qui lui aura révélé dans ses grandes lignes l’état actuel des connaissances astronomiques et fait connaître les moyens principaux qui ont permis de les acquérir, le lecteur, sa curiosité satisfaite, se posera peut-être encore une dernière question, à laquelle il nous faut répondre ici, car elle est légitime et fréquemment formulée : à quoi sert l’astronomie ?
Pourquoi se soucier de ces pâles et lointaines lumières célestes, indifférentes à notre vie quotidienne ? Pourquoi dépenser tant de peine et tant d’argent pour la satisfaction de ce qui, à première vue, ne paraît être qu’une vaine curiosité ? Remarquons, d’abord, que le profane, qui aurait volontiers posé une question analogue à l’égard de la Physique, il y a quelques décades, ne le fait pratiquement plus aujourd’hui : l’avion, la radio, le cinéma… et la bombe atomique ont amplement éclairé tous les esprits susceptibles de l’être.

Les applications pratiques, peu nombreuses, moins spectaculaires et plus anciennes de l’Astronomie ne peuvent frapper pareillement l’imagination, et sont facilement méconnues ; elles n’en sont pas moins très réelles, et méritent d’être rappelées. La première et la plus ancienne, mais dont l’importance reste fondamentale pour notre vie moderne, est la mesure du temps : le calendrier, l’heure exacte sont déterminés par les observations méridiennes accumulées depuis des siècles et indéfiniment poursuivies dans quelques observatoires mondiaux spécialisés. C’est à l’observatoire de Paris, siège du Bureau international de l’Heure, que fut mise au point, il y a quinze ans, l’horloge parlante, dont la Radio distribue chaque jour la voix à des millions d’usagers. C’est, de même, pour répondre aux besoins de l’industrie horlogère que l’observatoire de Besançon, en France, et celui de Neuchâtel, en Suisse, voisins du Jura, se sont depuis longtemps spécialisés dans les contrôles chronométriques.
Une seconde application – liée d’ailleurs à la précédente et non moins importante – des observations astronomiques est la détermination des longitudes et des latitudes à la surface du globe terrestre, fondement de la géodésie, de la cartographie et de toutes les formes de la navigation maritime ou aérienne. Le titre du recueil annuel fondamental d’éphémérides astronomiques, dont la publication n’a souffert aucune interruption depuis sa fondation, en 1679 : « La Connaissances des Temps et des Mouvements célestes, à l’usage des astronomes et des navigateurs », est bien significatif à cet égard.

Voilà, pourra-t-on dire, qui justifie l’Astronomie de position classique, l’Astronomie mathématique ; mais l’Astronomie moderne, l’Astrophysique, à quoi peut-elle être utile pratiquement ? Que ceux qui n’apprécient la Science que dans ses applications pratiques soient satisfaits ; l’Astrophysique intervient directement, elle aussi, dans la plus « pratique » des activités humaines : la guerre !
Sait-on, en effet, qu’au cours du dernier conflit mondial l’armée allemande avait installé dans toute l’Europe un réseau de stations solaires, complétant celui des observatoires permanents, afin de recueillir une documentation complète sur l’état de l’activité du Soleil, dont les manifestations influencent fortement, comme nous l’avons dit, l’ionosphère terrestre et, par conséquent, les communications radio à grande distance, avec les sous-marins en croisière, par exemple ?
De même, la découverte de l’ « éblouissement » des appareils de radar par les tâches solaires fut soigneusement tenue secrète par les Anglais pendant la guerre, de crainte que la Luftwaffe n’en profitât pour lancer à l’improviste des raids meurtriers, à l’abri du rayonnement électromagnétique de quelque grande tâche ! Aussi, depuis la fin de la guerre, l’étude physique du Soleil suscite-t-elle dans tous les pays des recherches très poussées sur lesquelles commence, hélas, à planer l’ombre du « secret » militaire.

Mais si, heureusement pour les astronomes – plus chanceux en cela que les physiciens atomistes – la plus grande partie de leur science échappe encore à toute utilisation pratique immédiate et meurtrière, elle prête, en revanche, un appui précieux aux autres disciplines scientifiques : et c’est là, à vrai dire, que résident, pour tout esprit éclairé, la véritable justification et les plus grands mérites de l’Astronomie. Pourquoi ? Parce que la Science est « une et indivisible ». Seules, la complexité du Monde et l’insuffisance de notre intelligence imposent la division de l’étude de l’Univers en une série de branches distinctes de la connaissance : Mathématiques, Astronomie, Physique, Chimie, Biologie, etc. ; mais, en fait, les progrès de l’une quelconque de ces branches influent plus ou moins sur toutes les autres, et c’est ce que nous allons montrer par quelques exemples concernant l’Astronomie.
Tout d’abord, l’Astronomie fut longtemps le champ idéal d’application des Mathématiques, leur offrant souvent la réalisation la plus parfaite de leurs concepts, auxquels elle a même dû parfois donner naissance : le Soleil, la Pleine Lune apparaissent, à l’oeil nu, comme des cercles parfaits : la Mécanique classique, fondée par Galilée, a trouvé son expression la plus complète dans la Mécanique céleste, développée par Newton et tant d’illustres mathématiciens, ses successeurs, auxquels l’observation des Astres n’a cessé de poser, depuis plus de deux siècles, de nouveaux problèmes exigeant l’invention de nouvelles méthodes de calcul ; évoquons seulement le fameux problème des trois corps, qui exerce toujours la sagacité des astronomes-géomètres.
Aux confins des Mathématiques et de la Physique, c’est aussi une expérience astronomique en somme, au moins dans ses intentions, la célèbre expérience de Michelson, qui fut à l’origine de la théorie de la Relativité d’Einstein, laquelle devait également trouver dans le domaine astronomique la plupart de ses premières vérifications : déplacement du périhélie de Mercure, déviation des rayons lumineux au voisinage du Soleil éclipsé et déplacement des raies spectrales du compagnon de Sirius.
Envers la Physique, à laquelle elle doit son renouveau et sa jeunesse, l’Astronomie ne s’est pas montrée ingrate ; elle offre, en effet, aux physiciens des conditions extrêmes de volume, de température et de pression irréalisables au laboratoire : des millions de degrés et des milliards d’atmosphères au centre des Etoiles, aussi bien que la raréfaction prodigieuse du milieu interstellaire, des Nébuleuses et de la Couronne solaire, où prennent naissance des spectres inattendus, dont l’interprétation a suscité de nouveaux progrès dans la connaissance des termes spectraux atomiques. C’est aussi l’Astronomie qui a révélé aux physiciens la matière dégénérée hyperdense au sein des Naines blanches, dont l’étude théorique a exigé la mise en oeuvre des derniers raffinements de la Mécanique ondulatoire. C’est elle enfin qui offre en exemple aux physiciens les plus parfaites et les plus grandioses des piles atomiques naturelles : les Etoiles.

A mesure que l’on progresse dans la classification usuelle des Sciences, les liens qui les unissent à l’Astronomie deviennent moins étroits et moins apparents ; mais il reste toujours possible d’en découvrir certains qui, pour être cachés, n’en sont pas moins importants. A la Chimie, l’Astronomie a apporté au moins un élément nouveau, l’hélium, découvert dans les protubérances solaires vingt-cinq ans avant d’être retrouvé sur Terre ; elle a aussi révélé l’existence réelle dans l’Espace de radicaux libres ou molécules incomplètes, instables sur Terre, mais dont la théorie prévoyait l’existence ; elle a plus récemment décelé dans certaines Etoiles une grande abondance de certains isotopes rares sur la Terre. Mais le service le plus éminent qui ait été rendu par les astronomes aux chimistes, et aussi aux physiciens, fut de leur donner l’assurance de la validité universelle de la Science, de la présence dans tout l’Univers des mêmes atomes qu’ils étudient sur Terre, à l’exclusion de tout autre, qui leur serait totalement inconnu ou qui obéirait à des lois entièrement différentes et incompréhensibles, compte tenu naturellement des enseignements de la Physique sur l’influence des conditions spéciales régnant dans le Ciel. Cette conclusion est, d’ailleurs, d’une importance non moins considérable du point de vue purement philosophique.
Il n’est pas jusqu’à la Biologie et la Médecine qui ne trouve à glaner dans le champ des Etoiles. En effet, l’observation d’une planète au moins, Mars, nous donne déjà de fortes présomptions en faveur de l’existence extra-terrestre de la Vie, fait d’un intérêt considérable pour les théories de l’origine de celle-ci sur la Terre, théories qui font, d’ailleurs, largement appel, elles-mêmes, aux connaissances et théories astronomiques sur l’origine des Planètes et les premiers âges de la nôtre : à tel point que, pour la première fois sans doute, mais assurément pas la dernière, biologistes et astronomes se sont récemment réunis en colloque, aux Etats-Unis, pour débattre en commun ce passionnant problème.
D’un intérêt plus immédiat – et nous rejoignons là les préoccupations pratiques – sont les influences cosmiques sur les êtres vivants ; non pas, bien entendu, celles, illusoires, auxquelles les astrologues tentent d’accrocher leurs divagations pseudo-scientifiques, mais celles très réelles, bien que complexes et encore mal dégagées pour la plupart, qu’exerce le Soleil par son intense rayonnement, dont les variations diurnes et saisonnières – et sans doute aussi celles qui sont liées à son propre cycle d’activité – agissent très visiblement sur un grand nombre de phénomènes vitaux : croissance des plantes, activité de certains virus ou bacilles (maladies saisonnières) et sur le métabolisme général des humains. Sans même parler des phénomènes encore douteux ou inconnus, il paraît donc probable que les médecins seront amenés à s’intéresser de plus en plus directement aux connaissances astronomiques ; comme, d’ailleurs, commencent à le faire aussi les météorologistes, et cela non seulement au point de vue des statistiques générales, mais même en vue des prévisions à court terme.
Signalons seulement, à ce dernier point de vue, que d’intéressantes tentatives sont présentement en cours, en France, pour appliquer aux prévisions météorologiques destinées à l’aviation des méthodes optiques de sondage de l’atmosphère fondées sur l’observation de la scintillation des Etoiles. Mais ce sont là des domaines où presque tout reste à faire, et nous dressons seulement ici un bilan déjà magnifique.

Il nous reste, pourtant, encore à signaler ce qui, pour les esprits véritablement évolués, constitue le plus beau titre de gloire de l’Astronomie et son plus éminent service : son rôle philosophique et sa valeur spirituelle. En effet, l’Astronomie, qui est sans doute la plus ancienne des sciences, est assurément celle qui a le plus puissamment contribué à l’évolution de la pensée humaine.
Bien que née des besoins de la vie quotidienne (calendrier, heure, navigation) et des craintes de l’homme primitif devant les grands phénomènes naturels, et restée, de ce fait, étroitement associée aux superstitions astrologiques jusqu’au début des temps modernes (et même, hélas ! encore actuellement dans trop d’esprits sous-évolués), l’Astronomie fut, néanmoins, la première à dégager la notion de loi physique naturelle imposée par la régularité des phénomènes célestes, et à développer relativement tôt l’esprit d’observation exacte dont témoignent déjà les tablettes assyriennes et chaldéennes et les pyramides d’Egypte.
Beaucoup plus tard, c’est encore l’Astronomie qui, par la révolution copernicienne libérant l’homme des superstitions, désormais sans fondement, a présidé véritablement à la naissance de l’esprit scientifique et du rationalisme moderne. Grâce à elle, l’Homme, nous voulons dire celui qui réfléchit, a enfin pris conscience de sa situation d’atome pensant sur une minuscule Planète tourbillonnant, avec quelques autres, autour d’une petite Etoile quelconque, que rien ne distingue des milliards de ses semblables, au sein d’une Galaxie perdue parmi des millions d’autres dans l’infime partie de l’Univers qu’il a pu explorer.
Cet homme-là, vous donc, ami, qui avez lu ce livre, loin de se sentir écrasé et perdu dans ce prodigieux Univers, doit, au contraire, s’y sentir moins dépaysé puisqu’il a su l’explorer et tente même de le comprendre ; il saura alors sans doute mieux apprécier ce qui, en vérité, constitue le plus grand attrait de l’Astronomie aux yeux de ses fidèles : le charme et la poésie indescriptibles qui se dégagent de la contemplation intelligente du Ciel étoilé et des spectacles célestes.

Gérard de Vaucouleurs

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