Cultiver la culture scientifique

Deux textes à découvrir : le premier de Jean-Claude Pecker (Collège de France), le second de François Hollande, président de la République de 2012 à 2017.

La culture scientifique doit être au coeur de la cité

Disparu en février 2020, Jean-Claude Pecker était astrophysicien et professeur honoraire au Collège de France. Il livre dans cet article sa conception de la culture scientifique. L’article original est disponible sur le site du journal Libération. Il est reproduit ici avec l’aimable accord de son auteur.

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Jean-Claude Pecker

Combien de responsables politiques, combien même d’intellectuels parmi les plus respectés, sont-ils conscients que la culture scientifique appartient pleinement à la culture ? Il n’est certes pas bien d’ignorer Shakespeare, Rembrandt, Mozart, Victor Hugo, ou Picasso. Mais pourquoi devrait-on ignorer sans complexe Copernic, Galilée, Pasteur, Hubble ou Fleming ?

L’épanouissement de la culture scientifique est aussi nécessaire que celui de tous les autres visages de la culture, culture artistique, littéraire, ou musicale. Les autorités publiques se sont trop souvent désintéressées des outils de la culture scientifique, et le mécénat privé prétendu scientifique ne s’exerce qu’avec des œillères, un compte-gouttes, et un souci aigu des intérêts du donateur.

Le palais de la Découverte, créé par Jean Perrin à l’époque du Front populaire, est menacé. Le nombre de planétariums, même dans les grandes villes, est très insuffisant, une ville comme Bordeaux en est dépourvue. L’historique observatoire Camille-Flammarion à Juvisy-sur-Orge est toujours en attente du financement des travaux de transformation en centre de culture scientifique, malgré les efforts de la Société astronomique de France. En province, les maisons des jeunes et de la culture ont des propos scientifiques très insuffisants. Les revues de popularisation (Science et Vie, la Recherche, Pour la science) sont des magazines de qualité mais leur diffusion est insuffisante, dans les établissements scolaires notamment, le plus souvent pour des raisons budgétaires.

Pourtant, les autorités responsables se plaignent de la désaffection des jeunes pour les carrières scientifiques. Il n’y a plus d’étudiants se lançant vers les maths ou la physique ; au collège ou au lycée, les enseignants se plaignent d’avoir de plus en plus de difficultés à faire comprendre les démarches de ces disciplines.

Et une certaine philosophie exprime assez fort les doutes envers le propos même de la science. Le mot de «progrès» passe parfois pour une dangereuse obscénité. Des émules de Protagoras nous expliquent que tout est vrai, et son contraire. Et dans le public, la science est associée à la bombe atomique, aux manipulations génétiques, aux dangers des applications de la science plutôt qu’à ses bienfaits, chirurgie cardiaque, transports rapides ou communications faciles. Après Hiroshima, il y a eu Fukushima ; la thalidomide a fait des ravages, les OGM sont vilipendés. «C’est la faute à la science !» Le débat politique sur ces problèmes a perdu sa rationalité pour ne devenir que purement passionnel.

Restons-en aux principes de la culture scientifique. Tout d’abord, il convient de distinguer la science pure et ses applications. Il est bon de faire comprendre au public ce qu’il y a dans la boîte noire universelle de la technologie, de montrer comment et pourquoi on se sert de tel ou tel outil, et quels principes de la physique, de la chimie ou de la biologie il importe d’exploiter pour développer telle ou telle technique. Qui comprend clairement comment marche – et ce ne sont que des exemples – son ordinateur, son four à micro-ondes ou les comprimés absorbés chaque matin ? C’est le rôle de la Cité des sciences et de l’industrie, à la Villette, que de permettre cette compréhension.

Mais il importe aussi de faire comprendre la physique et la chimie de base, mais aussi la mathématique de base, nécessaires à la conception des technologies nouvelles. Il ne suffit pas de montrer cela comme un spectacle de magie. Il faut aussi l’expliquer. Qu’il s’agisse du théorème de Pythagore, de la nature de l’arc-en-ciel, de l’analyse élémentaire de l’eau, ou de la conception héliocentrique du système solaire… Ne jamais se satisfaire de montrer la science, il faut la faire comprendre et s’assurer que ceux à qui l’on s’adresse ont bien compris. Telle est évidemment la mission des enseignants. Telle est aussi la mission des institutions de culture scientifique comme le palais de la Découverte.

Il est un domaine de la culture universelle et qui mérite de l’attention, tant il constitue une menace pour notre société. C’est la culture «antiscience», la culture du faux, de l’illusion, du mystère, du mystique… et qui s’affirme pourtant scientifique. C’est aussi le rôle des semeurs de culture scientifique que de mettre en accusation ces mystifications nombreuses, et souvent, hélas, séduisantes : parapsychologie, astrologie, numérologie, mais aussi homéopathie et les nombreuses thérapies illusoires, irrationnelles, et se vantant de l’être, comme si l’on pouvait associer les concepts de «scientifique» et d’«irrationnel» ! La culture scientifique est un antidote contre cet empoisonnement lent et insidieux de notre société. Une croyance n’est pas une connaissance, l’aveuglement n’est pas la lucidité, la foi n’est pas la raison. Il importe donc, pour des raisons multiples – maîtrise de notre croissance, démystification des fausses solutions, regard lucide sur le monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons – de cultiver la science. La culture scientifique est une ouverture. Nos gouvernements s’en sont si souvent désintéressés que le terreau de la science française semble avoir perdu une partie de sa fertilité. C’est le devoir du nouveau gouvernement, de la nouvelle législature, de remettre la culture scientifique au cœur de la culture.

Que faudrait-il donc faire ? C’est d’abord une question d’état d’esprit, mais aussi de programmes et de budget. Sans prétendre faire ici un tableau complet, il me semble que l’on pourrait multiplier en région des antennes de la Cité des sciences et de l’industrie et du palais de la Découverte (aujourd’hui groupés sous la casquette «Universcience»). Un planétarium dans chaque ville grande ou moyenne. Un soutien aux centres de documentation des collèges et des lycées pour ouvrir les jeunes esprits aux beautés de la science. Et des entreprises remarquables s’adressant aux plus jeunes, comme «la Main à la pâte» doivent être multipliées… Une volonté politique est nécessaire. Elle est possible.

Jean-Claude Pecker

L’Académie des Sciences fête ses 350 ans

Discours à l’occasion des 350 ans de l’Académie des Sciences, au Louvre, à Paris le 27 septembre 2016. Le texte est reproduit ci-dessous.

(…)
L’Histoire fait en effet -comme vous l’avez dit madame la Secrétaire perpétuelle- du Président de la République le protecteur de votre académie. C’est à ce titre que j’interviens devant vous pour le 350ème anniversaire d’une institution créée en 1666 par Colbert au nom de Louis XIV.
Votre compagnie assure cette mission, toujours la même, 350 ans après, de « cultiver les sciences et de les porter à leur perfection ». Elle rassemble -je les vois- les meilleurs savants français, dont les échanges ont pour vocation de faire rayonner la connaissance partout dans le monde en association avec les académies étrangères.
Le Général De GAULLE avait en effet marqué de sa présence le 300ème anniversaire de votre académie et avait décrit, dans un discours bref mais fort, ce que les Français attendaient de cette source ; je le cite : « cette source incomparable de savoir, à l’époque où précisément les sciences dominent leur vie et commandent leur destin ».
Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, je viens célébrer les valeurs de la science. Mais paradoxalement elles me paraissent malmenées alors même que les révolutions technologiques semblent en avoir assuré le triomphe.
En plus d’être attaquées par les obscurantistes, nos sociétés sont chahutées par des simplifications dangereuses qui n’ont rien à voir avec les vulgarisations qui, elles, sont estimables. Nos sociétés sont minées par les doutes constamment entretenus sur les données de la science, et par les affirmations péremptoires de prétendues évidences jamais démontrées.
J’ajoute l’équivalence des opinions au point de confondre parfois celles des savants et celles des charlatans.
Pour les scientifiques que vous êtes et qui ne connaissent d’autres lois à l’établissement de la vérité que l’expérimentation, l’argumentation, la controverse maitrisée, bref, la faculté de raisonner, il n’est pas toujours facile de trouver votre place dans le tumulte. C’était d’ailleurs déjà contre ces menaces, contre ces pressions, que l’académie s’était constituée, puis développée. Les vérités scientifiques furent ainsi clairement distinguées de vérités révélées ou imposées. Car la vérité n’obéit à aucun dogme.
La France, qui a fait de DESCARTES l’une de ses références intellectuelles les plus familières, -je voudrais encore croire les plus solides – doit toujours défendre la raison contre les émotions, contre les passions, contre les instincts. Car ces égarements peuvent aussi mettre en péril les connaissances les plus sûres, celles qui ont été patiemment et soigneusement élaborées, et sur lesquelles toute la communauté scientifique s’accorde.
Prenons quelques exemples. Le réchauffement du climat ? Une exagération ! L’évolution des espèces ? Une fable ! Le sida ? Une punition ! La délinquance ? Une fatalité génétique ! Il en est même qui s’interrogent encore sur l’expansion de l’univers ou son caractère infini ! Tout est perpétuellement, si je puis dire, mis en question.
Les savants subissent la rude concurrence de médiateurs qui prétendent dispenser un savoir jamais contrôlé, par des faux experts qui prolifèrent tout particulièrement dans l’univers numérique au mépris des faits, qui émettent des thèses dont le principe est d’échapper à toute vérification et d’évacuer toute validation, sauf le succès de leur propre provocation.
Ils alimentent – et c’est le plus gave – la crédulité, notamment parmi les plus jeunes.
Voilà pourquoi votre académie est essentielle. Au-delà même de la reconnaissance des dévouements et des talents. Essentielle pour diffuser le message de la science, de ce qu’elle produit, de ce qu’elle bouleverse, de ce qu’elle apporte à l’humanité.
Voilà pourquoi aussi il est indispensable que l’esprit scientifique soit transmis dans nos écoles, dans nos universités, dans l’ensemble de la société. La vérité est toujours un combat ; c’est la raison qui explique sans doute que les fondateurs de la République avaient voulu associer la science à leur révolution, faire en sorte que la démocratie soit liée à tout jamais avec le savoir, et faire aussi que les savants puissent prendre leur place autour de la grande table de la République.
Ils se sont d’ailleurs engagés pour défendre la liberté.
Au péril de leur vie certains d’entre eux ont été parmi les acteurs les plus notoires de la Révolution française. CONDORCET, secrétaire perpétuel de l’Académie, fut porteur d’un projet éducatif qui continue encore à nous inspirer. Plus tard le pacte signé entre la République et la science a conduit les savants à servir le nouveau régime après la chute de la monarchie, parfois au plus haut niveau de l’Etat : ARAGO, BERTHELOT, Paul BERT. Puis il y a l’affaire DREYFUS et le rôle que purent jouer des sommités membres de votre compagnie ; le mathématicien Gaston DARBOUX, secrétaire perpétuel de votre Académie fut même l’un des trois experts qui avec APPELL et POINCARE mobilisèrent leurs compétences pour prouver l’innocence de DREYFUS.
Alors oui, il faut défendre la science pour ce qu’elle produit, pour ce qu’elle permet mais aussi pour l’idéal qui est finalement son but ultime. La science c’est le progrès. Lui aussi nous devons le promouvoir, le réhabiliter. Car les excès de la marchandisation, les effets délétères d’un mode de production sur l’environnement ou les manipulations inacceptables des données de la science, sans aucun respect pour l’éthique, ont ouvert un débat légitime sur la mesure, sur le contenu de ce qu’est la croissance économique et le développement humain.
Mais il s’est progressivement transformé en procès ; en procès contre l’idée même de progrès. Cette tentation n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dans notre histoire récente le refus du machinisme au nom de l’emploi, la peur d’être dépassé par des robots, par des ordinateurs, la crainte que la science puisse être détournée au nom d’intérêts matériels ; cette interrogation est toujours venue de secteurs de la population qui pouvaient être effrayés par ce qu’ils pensaient être les conséquences des découvertes, du progrès.
Elle a gagné, hélas, d’autres catégories de la population qui n’associent plus le progrès de la science au progrès humain. Tel est le défi qui vous est et qui nous est posé. Car ce procès qui est ouvert n’est jamais clos et il appelle des défenseurs convaincus et ardents, car l’instruction est aussi partielle que partiale.
Je veux ici réaffirmer que le progrès est à la fois un but et une valeur. C’est la raison pour laquelle la France y est attachée parce qu’il fonde un projet collectif. Le progrès n’a de sens que s’il s’inscrit dans l’histoire longue de l’humanité et s’il correspond à une ambition partagée. Le progrès fait un lien constant entre les découvertes de la recherche, de la science – la plus fondamentale – et leur traduction concrète dans la vie quotidienne.
Disons-le tout net : le travail des savants dégage les voies de l’émancipation. Il assure aux êtres humains plus de liberté, plus de choix, plus d’accès à leur propres facultés, plus de connaissances et plus de compétences.
Il permet aussi de mieux vivre, de mieux vivre dans les pays développés, de mieux vivre dans les pays les plus pauvres, les plus vulnérables qui attendent énormément de la science et du progrès. Et de vivre plus longtemps, ce qui n’était pas forcément l’objectif qui vous était assigné mais qui est en réalité le fruit de nos travaux.
On connait les esprits chagrins – je ne veux pas ici les recenser, ils seraient innombrables et pas seulement en France – des esprits chagrins qui préfèrent toujours le passé ; le présent étant toujours à leurs yeux dégradé, et l’avenir inquiétant. Pour eux le progrès est rempli « d’illusions » et le monde court à sa perte dès lors qu’il ne correspond plus à l’idée qu’ils s’en font. Le seul changement pour ces esprits là, ce serait la régression, le retour, le rétablissement de l’ordre ancien. Je n’ose pas dire la restauration tant il y aurait à craindre des idées nouvelles, tant il y aurait à redouter la quête de l’égalité et à être effrayé par l’aspiration à la liberté.
Il en est d’autres qui n’y croient plus : les résignés, les fatalistes, qui voudraient arrêter la course, figer les situations, conserver les acquis en se fermant à toute évolution, se protéger de tout, s’enfermer. Ce sont les mêmes qui veulent murer la circulation des personnes, qui veulent également installer des barrières supposées infranchissables au mouvement des idées.
Vos recherches, vos découvertes combattent ce vertige du déclin qui n’est d’ailleurs pas un vertige nouveau ; cela fait partie des maladies récurrentes des deux derniers siècles qui hantent les sociétés modernes.
Plus que jamais la nôtre, la France a besoin de confiance dans ses forces, dans sa vitalité, dans sa créativité et donc dans sa recherche et sa science. Vos travaux sont autant de consolidations de la démocratie qui, sous le coup d’événements tragiques, peut vaciller dès lors qu’elle est saisie par la peur de subir.
Je sais que parmi vous, beaucoup ont été distingués personnellement des prix les plus éminents -je vous en félicite- et ont reçu des marques de reconnaissance parmi les plus prestigieuses qui font notre fierté ici, en France, et votre prestige, votre rayonnement partout dans le monde. Je sais aussi que les savants que vous êtes se conçoivent comme membres d’une académie, mais surtout d’un ensemble. La Science se nourrit, bien sûr de l’exercice individuel de l’esprit, mais aussi de coopération, d’échanges, de solidarité. C’est ce que vous avez voulu faire à travers cette cérémonie, associer tous ceux qui contribuent, toutes celles qui travaillent à la découverte, à la Science, au progrès. La Science s’inscrit dans les débats les plus élevés, ceux qui vont déterminer l’avenir du monde ; elle n’est pas coupée de la réalité. Elle porte des espoirs humains, des ambitions économiques, des défis technologiques.
La Science répond également aux besoins d’une Nation, en l’occurrence ici la France, pour qu’elle puisse prendre son rang dans le monde et également apporter sa contribution à l’économie nationale, comme au développement harmonieux de la planète.
C’est ce qui explique pourquoi l’Etat français -et toute l’histoire le démontre- a accompagné les savants dans leur organisation. C’est ce que COLBERT avait voulu sans doute poser, ce lien entre la science, le progrès, la construction de l’Etat et la formation de la Nation. La Nation elle-même s’enrichissant de ce que la science pouvait porter en son nom.
Vous avez aussi eu, à toutes les époques, un Etat déterminé à doter des organismes de recherche, notamment après la seconde guerre mondiale, le CNRS, l’INSERM, le CEA et bien d’autres, avec les universités pour jouer un rôle majeur dans le redressement du pays. C’est grâce à cet effort, grâce à cette volonté, grâce à cet engagement de l’Etat, que la France est une Nation scientifique, qu’elle est restée une Nation scientifique qui tient sa place, la 6ème me dit-on, même si j’entends bien que des efforts restent à faire dans un environnement international de plus en plus concurrentiel, y compris dans le domaine de la recherche et de la science.
Les ministres, le gouvernement, sous mon autorité, ont voulu qu’il y ait une réorganisation du paysage scientifique autour de très grands pôles où des chercheurs de toutes disciplines, de toutes institutions, universités, grandes écoles, organismes, entreprises, puissent travailler ensemble. Cette démarche n’a d’autre objectif que de renforcer le caractère collaboratif inhérent à la démarche scientifique, mais également de nous permettre de nous ouvrir très largement aux institutions étrangères, avec tout ce qu’elles peuvent apporter à la Science.
Depuis 2012, je n’ai cessé d’accompagner et d’encourager cette transformation. J’ai veillé à ce que le budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche soit préservé, face à des contraintes financières qui nous sont rappelées et que chacun connait. J’ai souhaité que l’emploi scientifique soit protégé ; sur les 60 000 postes créés dans l’Education nationale, 5 000 ont concerné l’Enseignement supérieur et la Recherche.
Le budget pour l’année prochaine, celui de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, atteindra 24 milliards d’euros, soit une augmentation de 850 millions d’euros -pardon pour ces chiffres, pour ceux qui les entendent, ils seront jugés encore insuffisants, mais pour ceux qui les décident, c’est un effort que je veux souligner. J’ai également voulu que l’Agence nationale de la recherche dispose de moyens nécessaires afin que les projets qui lui sont soumis, les travaux qui lui sont proposés puissent être admis de manière plus large que par le passé, avec des taux de réussite qui pourraient dépasser 20 %.
Ces efforts étaient indispensables pour retenir nos talents, pour en attirer d’autres, pour susciter des vocations. Oui, susciter des vocations. C’est aussi le sens de la cérémonie d’aujourd’hui. Il est très important que le plus tôt possible, l’esprit scientifique soit au cœur de la formation de la jeunesse et c’est l’indispensable antidote au sommeil de la raison. Nous savons, selon la célèbre formule, qu’il peut engendrer des monstres et pour avoir été ici frappé par le terrorisme, nous savons qu’il se nourrit de l’ignorance et de la désolation haineuse.
La Science n’est pas la réponse à tout, ce serait prétentieux que de le prétendre, que de l’affirmer, mais elle est une voie d’espérance et de réussite. Or, les filières de l’enseignement secondaire, les filières scientifiques n’alimentent pas suffisamment celles de l’université, nous en sommes conscients. Nous manquons de chercheurs et d’enseignants en mathématiques, en sciences physique, en chimie, en sciences de la terre et du vivant et nous voulons que, si la Science française est reconnue et même regardée avec envie, la relève puisse être aussi assurée, garantie. Nous voulons faire du métier de la Science un métier, une profession attractive pour des jeunes qui n’y situent pas encore toujours leur ambition de réussite sociale et d’épanouissement personnel.
Nous devons donc y travailler, y travailler au niveau de l’Etat, y travailler aussi avec les entreprises, pour que les chercheurs puissent être reconnus également dans les conventions collectives, avec le statut qui correspond à ce qu’a été leur parcours universitaire et de recherche.
Les réformes que nous avons engagées doivent permettre aussi d’augmenter le nombre de professeurs dans les disciplines scientifiques, parce que ce sera aussi le gage pour que les élèves puissent avoir le meilleur niveau possible et qu’ils puissent justement avoir ce goût, cette curiosité pour la science. La science, pardon d’utiliser cette expression, doit séduire dès le plus jeune âge. Souvent, les plus grands scientifiques qui sont ici ont eu cette révélation très tôt dans leur parcours, parce qu’il y a eu à un moment une lecture, un entretien, une rencontre qui les a convaincus que leur destin était là ; de chercher, de faire en sorte d’être à leur tour des découvreurs, de pouvoir provoquer des ruptures dans l’Humanité -dans son cours- qui n’avait jamais été jusque-là imaginées.
Il est très important -et je sais ce que vous faites-, que vous puissiez intervenir avec les enseignants comme conférenciers auprès des jeunes publics pour faire valoir les acquis les plus récents de la science, de vos disciplines, de stimuler la curiosité. Vous avez aussi voulu créer des associations qui défendent la science et son esprit avec énergie. Je pense tout particulièrement à la fondation « la main à la pâte » lancée en 1995 par votre Académie, à l’initiative du regretté Georges CHARPAK. Elle remplit encore aujourd’hui un rôle très important auprès des élèves et des professeurs qui trouvent en elle les ressources qui seront elles-mêmes à l’origine de vocations.
Je veux souligner l’influence de la recherche fondamentale parce que c’est elle qui contribue à élever le niveau de la connaissance et permet, sans que l’on sache à l’avance, des applications qui étaient insoupçonnées lorsque les travaux de recherche fondamentale ont été engagés. C’est pourquoi j’ai tenu à ce que les investissements d’avenir, c’est-à-dire toutes les ressources que nous avons pu mobiliser au titre du grand emprunt, puissent être destinées à la recherche. 5 milliards d’euros sont consacrés à cet effort et répartis avec discernement entre recherche fondamentale et valorisation.
J’ai également voulu qu’au niveau européen, la recherche fondamentale puisse être préservée là aussi d’un certain nombre d’arbitrages, de répartitions ou d’économies. Il ne peut pas y avoir d’économies sur la recherche fondamentale, parce que c’est la recherche fondamentale qui va, à terme, décider de la place de notre économie.
Il n’en demeure pas moins que l’Académie des Sciences est notre alliée. Je ne veux pas mettre en cause ici son indépendance, car la secrétaire perpétuelle, dans le propos qu’elle a délivré, a insisté sur cette indépendance que je ne voudrais pas malmener ; votre liberté n’est jamais en cause. Néanmoins, sur saisine du gouvernement, ou de sa propre initiative, l’Académie rend des avis, des recommandations, des analyses, des rapports qui, sans se substituer à l’autorité politique, permettent de faire des choix stratégiques et de prendre les décisions nécessaires.
Je pense à vos avis sur la recherche sur les plantes génétiquement modifiées, sur la place des écrans dans l’Education nationale, sur la filière nucléaire, sur la vaccination, sur la biodiversité ou sur l’ampleur des menaces terroristes par la biosécurité. Vous êtes sur les sujets les plus brûlants ; vous permettez de remettre en cause un certain nombre de préjugés, vous luttez contre les conservatismes, contre toutes ces dérives dont je parlais, qui sont toujours finalement celles qui conduisent à la réaction. La réaction au sens du retour en arrière.
Je ne saurais achever mon propos sans rappeler à quel point la production des savoirs ne connaît pas de frontières. Rien de plus contraire à la science que des idées qui voudraient enfermer les nations entre 4 murs, autour d’une science nationale qui dépérirait si elle n’était au contact des laboratoires du monde entier, -ils sont là. C’est le sens que vous avez voulu donner à la commémoration en réunissant, ici, les présidents d’académies étrangères. Leur présence atteste non seulement le rayonnement de votre compagnie, mais aussi la richesse et la densité des liens que vous avez su nouer sur tous les continents.
Je n’ose pas parler d’Internationale scientifique mais elle est là, elle qui s’est progressivement construite par des relations personnelles, par des pratiques scientifiques partagées, qui se sont enrichis constamment des mobilités étudiantes. Nous célébrons aujourd’hui les 30 années du programme Erasmus que trop peu encore de jeunes européens savent utiliser et qu’il faudra élargir. Au moment où nous parlons de réorientation de l’Europe, d’impulsion nouvelle, autour de la recherche, de l’université, de la connaissance, du savoir, de la culture, de la mobilité, justement des étudiants mais aussi de tous ceux qui se forment, y compris en apprentissage ou dans nos lycées, qu’il faudrait donner à l’Europe cette stratégie. Faire que ce soit sur l’essentiel -je ne dis pas que le marché ou la monnaie unique ne sont pas l’essentiel, mais ce sont les conditions. L’essentiel est de savoir si l’Europe, et la France en son sein, peut encore être une grande aventure pour porter, pas simplement pour elle-même mais pour l’humanité, les valeurs scientifiques, l’ambition de découvrir, la capacité d’offrir des progrès, d’être au premier rang des disciplines scientifiques, de pouvoir forger une conception culturelle de ce qu’est la science. L’Europe doit regarder le monde, mais le monde doit aussi regarder l’Europe comme étant toujours en avance. L’Europe veut-elle avoir cette capacité, veut-elle porter cette ambition ? A nous de la convaincre de ne pas se laisser enfermer dans des disciplines qu’il faudrait simplement respecter, dans des procédures qui ont leur propre légitimité, mais qui ne donnent pas espoir aux Européens. Les Européens veulent être protégés et ils ont raison ; avoir des frontières sûres, pouvoir lutter contre les menaces qui sont autour de notre continent et notamment le terrorisme qui peut nous frapper. L’Europe doit aussi se protéger par la science, par cette capacité que nous avons d’être dans de nombreuses disciplines, les meilleurs au monde, non pas simplement pour les brevets ou les légitimes prix que nous pouvons obtenir -enfin, que vous obtenez-, mais pour le rayonnement qui doit être le nôtre.
Dans ces circonstances, il me revenait de rappeler avec force les devoirs de votre académie et, au-delà même, les devoirs du monde scientifique dans son ensemble. A certains moments de l’histoire, encore plus dramatiques que ceux que nous pouvons aujourd’hui connaître, la France a pu compter sur vous, sur ses savants, sur ses scientifiques, sur ces chercheurs, sur ces universitaires. Après 350 ans d’expériences, c’est toujours vrai ; la France et au-delà de la France, le monde a besoin de vous pour porter des valeurs scientifiques, pour promouvoir le progrès, pour diffuser le savoir, pour transmettre aux générations futures l’esprit critique mais aussi l’envie furieuse de découvrir, celle qui vous a saisis vous tous au plus jeune âge. L’envie furieuse d’être utile et de faire avancer l’humanité.
Voilà pourquoi je voulais, pour le 350ème anniversaire de votre institution, vous manifester à la fois ma pleine reconnaissance et les attentes immenses que nous vous portons encore. Merci, vive la République et vive la France.

François Hollande