1950-1962, Bernard Milet à Alger

Texte paru dans « L’Algérianiste n°86, décembre 1999 » écrit par Bernard Milet (source).

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Imaginez la joie d’un étudiant de la faculté des sciences de Toulouse venant d’obtenir son diplôme d’Études supérieures d’astronomie approfondie. Il s’était senti depuis des années attiré par les « choses du ciel », bien que ses études littéraires classiques l’aient conduit à enseigner dans un célèbre collège privé de la ville rose comme titulaire d’une classe de 5e avec la responsabilité des cours de français, de latin, d’histoire et de géographie. En cette année 1949, trois étudiants seulement avaient été admis. Il y avait quelque espoir de « faire carrière » dans ce domaine de recherche, bien que le nombre de postes d’astronomes possibles dans les quelques observatoires français fût du même ordre de grandeur que celui des candidats.

Parmi ces observatoires il y avait alors celui d’Alger. Deux postes d’assistants y étaient restés vacants depuis les « événements » de Sétif en 1945. Dans cette ville se trouvait aussi un observatoire privé que son fondateur, M. Jarry Desloges, avait cédé à celui d’Alger.
Ainsi, dès le début d’août 1950 l’étudiant toulousain que j’étais, marié depuis à peine un an, arriva avec sa jeune femme à Alger. Nous avions été accueillis par un ami prêtre qui avait été reçu par mes parents en Bourgogne durant son service militaire. Il desservait alors les paroisses de Sidi Moussa, de l’Arba et de Rovigo. Il s’appelait Jacques Cerda. Il fut atrocement assassiné en 1962 devant l’une de ses églises. Nous avions passé quelques jours dans son presbytère et, grâce à lui, nous avions pris contact avec l’un des astronomes et préparé notre installation à l’observatoire situé évidemment sur les hauteurs d’Alger.
On pouvait y accéder en passant par El-Biar, le carrefour de Chéragas, l’Air de France et le village de la Bouzaréah puis en redescendant vers le Village Céleste. Là, après le bordj Polignac, par une petite route empierrée d’environ deux kilomètres, on découvrait un grand portail avec la maison du gardien. On s’enfonçait dans une allée au milieu de grands arbres et, cent mètres plus loin, on arrivait au bâtiment principal construit dans le style de tous les observatoires français de la fin du siècle: au centre, la bibliothèque et, réunis par une longue galerie aux arcades majestueuses, d’un côté l’habitation du directeur et symétriquement les logements des astronomes. En partie supérieure, une longue terrasse avec les traditionnels balustres d’où la vue totalement dégagée permettait de découvrir, depuis ses 345 mètres d’altitude, toute la ville d’Alger, de Saint-Eugène au Cap Matifou.

Mais les moyens de locomotion étaient rares à l’époque et nous apprîmes vite qu’il était plus rapide de passer par Bab-El-Oued, de grimper jusqu’à Notre-Dame d’Afrique, d’aller au fort de Sidi-ben-Nour et d’arriver ainsi juste en dessous de l’observatoire, caché derrière un rideau de filaos centenaires. Dans le grand parc dont la superficie couvrait tout le sommet de la colline, se trouvaient dispersées les coupoles avec leurs instruments d’observation : des sentiers entre les pins parasols, les pins d’Alep ou les eucalyptus conduisaient d’abord au « grand méridien », lunette de base de tout observatoire. Pour le service de l’heure et l’établissement des catalogues d’étoiles, puis un peu plus loin l’« équatorial Coudé », lui aussi classique dans la plupart des sites de recherches astronomiques. Sur le plateau, la coupole du « télescope de Foucault » se trouvait bloquée depuis un mitraillage intervenu lors de récentes hostilités, enfin et surtout l’« équatorial photographique », dit de la « carte du ciel » : depuis 1887 les principaux observatoires du monde étaient équipés d’un instrument identique pour établir un catalogue d’étoiles devant couvrir tout le ciel. Il fut utilisé notamment en 1930 à l’occasion d’une « campagne des longitudes ». Sa qualité optique et surtout l’art et l’habileté des astronomes qui l’utilisèrent alors, ont fait d’Alger un des meilleurs sites pour la découverte d’astéroïdes à l’ échelon international. Quand je suis arrivé, quatre astronomes seulement faisaient fonctionner l’observatoire. C’est au « grand méridien » que je fis mes premières armes, car les deux postes d’assistants, le second fut occupé par un collègue venant de Besançon, devaient permettre d’assurer la reprise de ce service. L’« équatorial Coudé » attendait un autre titulaire.

Nous avions non seulement un rôle « astronomique » très prenant, nous assurions aussi les relevés météorologiques quotidiens – même le dimanche – à tour de rôle. De plus, grâce à deux sismographes « Mainka » se trouvant en sous-sol de la bibliothèque, nous pouvions enregistrer les tremblements de terre aussi bien que les « coups de mines » des exploitants des carrières voisines. C’était encore l’époque où a petite aiguille servant d’enregistreur laissait une trace sur un cylindre entraîné par un mouvement d’horlogerie… avec régulateur à ailettes et un léger déplacement hélicoïdal. L’originalité de ce système résidait en une manipulation délicate des enregistrements : il fallait, chaque jour, pour chacun des deux instruments, noircir avec la fumée d’une lampe à pétrole ces bandes d’un mètre de longueur sur vingt centimètres de large et les mettre en place, après avoir retiré celles de la veille que l’on passait entre deux cylindres pour écraser la suie dans la trame du papier afin de ne rien effacer en effectuant le dépouillement ! C’est ainsi que pendant plusieurs années – et cela au début ne surprenait personne – l’en-tête des documents que nous utilisions était libellée avec trois lettres capitales en caractères gras… O.A.S. pour « Observatoire d’Astronomie et de Sismologie ».

Les jours, avec les calculs, et les nuits claires, avec les observations, se succédaient dans une ambiance des plus amicales d’autant que nous vivions en communauté (il n’y avait qu’une, puis deux voitures privées) et nous étions assez nombreux pour, pendant les périodes de mauvais temps, faire de véritables tournois de bridge ! L’épicier, Boualem, s’était judicieusement installé dans un petit garage juste à l’entrée de la propriété et les emplettes matinales nous faisaient rencontrer les voisins du Village Céleste. Nous n’allions « au village » que peu souvent et encore moins « en ville » d’Alger. Nous ne pouvons oublier ni les marchands ambulants qui entraient jusque dans nos bureaux en annonçant « des pommes, des bananes, des noix » entassées dans des couffins attachés à la selle d’une mule ni le poissonnier qui montait de Bab-el-Oued, même en pleine chaleur, avec un cageot de « beaux merlans bien frais » même s’il s’agissait de bonites posées dans une corbeille en équilibre sur la tête, ni la « mauresque » qui, chaque soir, nous apportait le lait frais, ni Labadi le jardinier qui venait boire son café avec nous, ni Messaoud le garçon de bureau, ancien sous-officier de chasseurs d’Afrique, qui nous saluait militairement, ni Salirah, ni Zineb, ni Zorah. . .

L’« Année Géophysique Internationale », qui dura plus d’un an, de janvier 1957 a juillet 1958, constitua pour nous un apport des plus importants. Ce fut un véritable renouveau : nous allions participer à un programme nécessitant des moyens tant en personnel qu’en instrumentation, car nous étions le seul site existant sur le continent africain, excepté une station prévue à Tananarive. On nous équipa de l’« astrolabe impersonnel de Danjon« , du nom du directeur de l’Observatoire de Paris qui le conçut et le fit réaliser, et dont une quarantaine d’exemplaires furent répartis dans le monde. Un collègue astronome venant de Tamanrasset fut chargé de l’organisation de cette campagne avec l’appui des directeurs scientifiques et comme l’entretien et la bonne marche de ce nouveau service nécessitait des spécialistes électroniciens, l’effectif doubla avec l’arrivée des techniciens.
Le travail se faisait absolument sans interruption. Nous vîmes construire dans le parc, outre l’abri destiné à l’astrolabe, plusieurs villas pour loger le nouveau personnel. On bituma les sentiers, on installa de très hautes antennes pour la réception, nuit et jour, des signaux horaires du monde entier (voire occasionnellement pour certaines émissions…). Nous avions jusqu’alors travaillé avec des moyens permettant une précision déjà appréciable de quelques dixièmes de seconde de temps et il nous fallait maintenant atteindre le dix millièmes de seconde. Des quartz piézo-électriques remplaçaient nos « chères pendules » que l’on gardait au fond d’un puits d’une trentaine de mètres dans le parc et sous cloches pour maintenir les constantes de température et de pression. Les vibrations stridentes du « 1000 périodes » s’entendaient dans toute la propriété. Finalement, nous avions si bien rempli notre contrat et nos observations avaient été tellement appréciées, qu’il nous avait été demandé de poursuivre notre activité dans le cadre du « Bureau International de l’Heure«  dont le centre est à l’observatoire de Paris. Cela nous occupa jusqu’en 1962. . .

Mais il ne faudrait pas croire que l’« Observatoire de la Bouzaréah » se soit contenté de participer à des programmes astronomiques. Au cours de cette douzaine d’années, d’autres expérimentations se sont déroulées dans son enceinte. Tout a commencé avec l’acquisition, je crois me souvenir que le bénéficiaire ou l’intermédiaire fut le Service des Mines, d’un ancien projecteur de D.C.A. allemand. Au lieu de placer au centre du miroir, d’environ 1,50 mètre de diamètre, une source de lumière et d’obtenir un faisceau parallèle, on avait orienté l’instrument vers le soleil afin d’obtenir en son foyer une image solaire où était concentrée la lumière, donc la chaleur dont l’intensité était liée à la surface et à la qualité du récepteur. Dès les premiers essais, les températures obtenues étaient telles que l’on arrivait à faire fondre des briques dites réfractaires ou à percer des plaques de blindages !
Nos recherches héliotechniques évoluèrent et nous construisîmes le plus puissant « Héliodyne«  jamais alors encore réalisé : il faut imaginer une parabole formée de 144 éléments métalliques réfléchissants, disposés suivant leur concavité et leur dimension en forme de coupole renversée de 8 mètres de diamètre, chaque élément étant monté sur des rotules permettant un réglage fin et tout l’ensemble guidé par des cellules avec la précision d’un télescope. On obtenait une image solaire d’une dizaine de centimètres. Et ainsi, pour une surface de la parabole de 50 mètres carrés, on arrivait à des températures de plusieurs milliers de degrés – peut-être plus de 3000 °C. On pouvait alors espérer refaire l’expérience de Lavoisier, car il suffisait pour la réaliser d’une température de 1 800 °C. On aurait pu récupérer l’azote qui fixé sur un support genre polystyrène, aurait fourni plusieurs milliers de tonnes d’engrais azotés par an, à faible coût, puisque les matières premières, l’air et le soleil, étaient gratuites. On imaginait déjà quelques héliodynes de ce genre implantés dans la Mitidja et d’autres régions moins prospères !
Nous allâmes même jusqu’à entreprendre des essais de « culture sans sol » ou dans des sables spécialement apportés de diverses régions du Sahara… Nous étions si enthousiastes et nous voulions tellement espérer en l’avenir !

Bernard Milet